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18 juin 2013

Avoir des enfants rend-il heureux ?

Le National Bureau of Economic Research vient de publier un fascinant article de deux chercheurs américains sur une question qui devrait intéresser la plupart d’entre nous, à titre prospectif ou rétrospectif selon notre âge : avoir des enfants rend-il heureux ?

Plus exactement, explorant l’une des conséquences possibles du vieillissement de la population et de l’accroissement du nombre de personnes âgées dépendantes, les auteurs se demandent si la coexistence dans un même foyer de personnes âgées et d’enfants est facteur de bien-être ou non. Pour répondre à cette question, ils mobilisent et retravaillent des résultats de recherches antérieures sur deux sujets : le cycle de vie du bonheur (à quel âge de la vie est-on le plus heureux ?) et la question des enfants (en avoir ou pas ?).

Les principaux enseignements que l’on peut tirer de cette lecture sont au nombre de trois.

Tout d’abord, la courbe du bonheur selon l’âge, aux Etats-Unis, en Europe de l’Ouest, dans les pays développés de culture anglo-saxonne (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ainsi que, dans une moindre mesure, en Asie de l’Est (Japon, Corée du Sud), présente une saisissante forme en U : on est heureux avant 20 ans, puis le sentiment de bien-être diminue constamment jusqu’à la cinquantaine, et puis remonte à partir de 55-60 ans, et l’on finit par être aussi heureux à 70 ans qu’à 20.

MeanLifeEvaluationByAge

Ce profil en U n’est pas universel. La courbe est plate en Afrique et en Asie du Sud (on n’est ni plus ni moins heureux jeune que vieux) ; la courbe est déclinante partout ailleurs (au Moyen Orient, en Amérique latine, en Europe de l’Est), c’est-à-dire qu’on y est de moins en moins heureux au fur et à mesure qu’on vieillit, ce que les chercheurs expliquent par le fait qu’en l’absence d’Etat Providence, les conditions de vie des personnes âgées y sont plus difficiles.

 

Deuxième enseignement de cette étude, concentré cette fois sur l’aire culturelle américano-européenne qui est la nôtre : les différences entre ceux qui ont des enfants et ceux qui n’en ont pas, une fois éliminés les effets de variables tierces comme le niveau de revenu, le niveau d’éducation, le niveau de pratique religieuse (c’est-à-dire sur le graphique de droite ci-dessus), sont de deux ordres :

• D’une part, si le profil en U de la courbe de bonheur selon l’âge est similaire, sa temporalité est différente : elle est décalée d’une dizaine d’années. La « vallée de larmes » se situe entre 50 et 60 ans plutôt qu’entre 40 et 50. Les parents sont plus heureux que les non-parents dans la première partie de leur vie adulte, entre 25 et 50 ans, et moins heureux dans la seconde partie, au-delà de 50 ans.

• D’autre part, si l’appréciation moyenne du bonheur est similaire, en revanche elle se compose de plus et de moins beaucoup plus marqués chez les parents que chez les non-parents. Autrement dit, les parents ont à la fois beaucoup plus de joies et beaucoup plus de peines que les non-parents, comme l’illustre le graphique ci-dessous.

DifferenceInPrevalenceOfAffects

 

Troisième enseignement : la présence dans un même foyer de personnes âgées et d’enfants est en revanche toujours synonyme de moindre bonheur pour les personnes âgées. Ce constat apparaît visuellement sur le graphique ci-dessus par le fait que les barres bleues passent en territoire négatif pour toutes les émotions favorables (qui sont donc moins fortement ressenties) alors qu’elles restent en territoire positif pour toutes les émotions défavorables (qui sont donc plus fortement ressenties) dès lors qu’on atteint les tranches d’âges supérieures à 60 ans.

L’une des hypothèses explicatives de ce constat tient au fait que des personnes âgées vivant dans un foyer avec enfants sont sans doute des personnes malades ou dépendantes qui sont prises en charge par leurs enfants, et se trouvent ainsi amenées à vivre avec leurs petits-enfants. Ces personnes seraient ainsi moins heureuses que la moyenne non en raison de la présence des petits-enfants, mais en raison des conditions de mauvaise santé et de revenus modestes qui justifient qu’elles soient prises en charge par leurs enfants, et aussi en raison de la norme culturelle de nos sociétés occidentales, qui valorise l’autonomie des personnes âgées plutôt que la coexistence des générations, laquelle prévaut au contraire dans des sociétés plus traditionnelles.

Afin d’éliminer l’influence de ces paramètres, les chercheurs retraitent les données en neutralisant les conditions de santé (on compare les profils de bonheur à état de santé identique) et en prenant en compte les normes culturelles (en comparant les résultats région par région dans douze aires culturelles dans le monde, depuis l’Afrique jusqu’au Sud-Est asiatique en passant par l’Europe de l’Est).

Ce qui ressort de ces retraitements, c’est que le mal-être des personnes âgées amenées à vivre avec des enfants est un trait caractéristique des sociétés qui ont accompli la transition démographique, font désormais peu d’enfants et ont en quelque sorte « désappris » à vivre avec les enfants.

 

Quelle conclusion tirer de tout cela ? A mon sens, une invitation pressante à réfléchir à la manière dont nous allons prendre en charge le vieillissement de la population dans un contexte où l’Etat Providence, désargenté, risque de ne pas pouvoir faire face et où les solidarités familiales, érodées par l’évolution culturelle de notre monde post-transition démographique, s’avèreront plus pénibles à mettre en place.

On voit d’ores et déjà monter en puissance un certain nombre de débats ou de comportements qui touchent directement à cet enjeu : le développement d’une industrie de la « retraite délocalisée » dans des pays à moindre coûts salariaux, permettant d’atténuer la dépense de prise en charge de l’accompagnement médicalisé des personnes âgées – des maisons de retraite pour les Allemands en Pologne, pour les Japonais en Thaïlande, pour les Français en Tunisie ; ou encore le retour dans le débat législatif de la question de l’euthanasie.