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23 août 2015

Entraide 2.0 ou l’ubérisation de la philanthropie

Effet de mode ou signe des temps ? Les mois passés ont vu fleurir de multiples sites internet de mise en relation de l’offre et de la demande de services bénévoles : bourses d’entraide, plates-formes d’engagement citoyen ou places de marché philanthropiques, en quelque sorte.

En voici cinq exemples, parmi bien d’autres, chacun avec une sensibilité et un mode de fonctionnement différents, illustrant la variété des approches :

  • Welp se présente comme le « premier site d’entraide gratuit entre particuliers ». Il s’ouvre sur une carte de France qui présente, de manière géo-localisée, toutes les offres et demandes d’entraide : typiquement aider des enfants à faire leurs devoirs, assurer une présence auprès d’une personne âgée, dépanner un ordinateur, garder un animal de compagnie, etc. Il mise sur la facilité d’usage, les liens directs entre offreurs et demandeurs et la construction de mécanismes de confiance par la vérification des identités et l’évaluation réciproque des parties à chaque transaction.

Capture Ecran Welp

  •  Bleu Blanc Zèbre se positionne pour sa part sur un terrain beaucoup plus politique, dressant le constat d’un Etat impuissant à assurer le service de l’intérêt général et appelant les Français à se mobiliser aux côtés d’associations, d’entreprises de l’économie sociale et solidaire ou d’opérateurs publics locaux pour pallier cette défaillance. Le site invite ses visiteurs, avant toute chose, à signer un manifeste, montrant ainsi la dimension militante de leur engagement. Puis, quand on chemine dans l’arborescence, domaine par domaine (éducation, logement, mobilité, etc), on découvre des porteurs de projets, sélectionnés par l’équipe éditoriale de la plate-forme, qui présentent leur activité, expliquent en quoi on peut les aider et encouragent les internautes à se manifester auprès d’eux. Par ailleurs, un réseau social géo-localisé met en relation tous les « faizeux » pour coopérer à des projets locaux ou simplement se rencontrer.

Capture Ecran Bleu Blanc Zèbre

  • Viennent ensuite Les Suricates qui incarnent encore une autre approche : ils ne demandent pas spécialement au visiteur de donner du temps ou de se mobiliser pour tel ou tel projet. Ils visent simplement à faire connaître des initiatives exemplaires, partant du principe que c’est avant tout la notoriété qui manque à ces mille et une initiatives remarquables, soit – selon leurs propres termes – « tous les projets qui n’ont pas totalement oublié le bien commun et l’intérêt des générations futures ». Les internautes sont simplement appelés à rejoindre le réseau social des Suricates et à faire connaître autour d’eux les projets qui les inspirent.

Capture Ecran Suricates

  • Engage aborde cette même question centrale de la mobilisation pour le bien commun sous un autre angle : la création d’une communauté à même de repérer, évaluer et faire éclore les projets les plus méritants à la manière d’un incubateur d’entreprises collaboratif. « De l’éducation à la politique, de l’environnement à la culture, nous voulons faciliter la réussite de projets qui améliorent concrètement la vie et redéfinissent des modèles devenus obsolètes. (…) Engage est un centre de ressources partagées qui redistribue les contributions de ses membres, individus ou organisations, vers les projets qui inventent le nouveau monde. » Le site web est un point de ralliement permettant aux porteurs de projets de les présenter et, en retour, aux membres de la communauté d’exposer les compétences et les ressources qu’ils peuvent mettre à disposition. A partir de là, des modalités opérationnelles d’accompagnement sont construites sur mesure pour chaque projet avec le groupe des contributeurs qui veulent bien le soutenir.

Capture Ecran Engage

  • Enfin dernier exemple, prospectif puisque le projet en est au stade de l’incubation et de la recherche de financement, Indigo se propose, comme Welp, d’être une plate-forme d’entraide géo-localisée, avec deux particularités toutefois : d’une part sa conception comme application mobile, pour accentuer l’immédiateté, la proximité, la facilité d’usage ; d’autre part, surtout, son couplage avec une monnaie sociale, dénommée « digo », qui récompense les services rendus sous forme de points crédités au compte de leur auteur, avec possibilité pour lui de bénéficier à son tour, lorsqu’il en aura besoin peut-être plus tard, d’un coup de main.

Capture Ecran Indigo

 

Que penser de ces initiatives – et de toutes celles que nous n’avons pas nommées ici mais qui s’inscrivent dans la même mouvance ?

 

Le basculement de la philanthropie vers le « maker movement« 

D’abord, probablement, toutes ne prospèreront pas. Mais le simple fait qu’elles soient si nombreuses à se lancer en même temps est révélateur d’un esprit de l’époque : l’envie de s’engager pour le bien commun par l’action. Autrefois, sans doute, la préoccupation pour l’intérêt général eût mené les uns et les autres à rejoindre un parti politique ou un syndicat. Aujourd’hui le discrédit dans lequel sont tombées ces institutions a au moins ceci de bon que la mobilisation pour l’intérêt général trouve d’autres voies, plus concrètes, plus entrepreneuriales.

Le deuxième trait frappant, c’est le pragmatisme. Dans tous ces projets, l’appel à l’engagement ne passe aucunement par de grands discours moralisateurs, ni par un appel solennel aux valeurs de la République. Il passe par la facilitation, l’abaissement des obstacles pratiques à la coopération : mon engagement sera là où je suis, quand je pourrai, sans promesse de durée, sans contrainte d’affiliation à telle ou telle structure. Autrement dit, le message implicite derrière tous ces projets est le suivant : si les Français ne s’engagent pas davantage dans l’action collective – comme le déplorent régulièrement les responsables politiques ou associatifs – ce n’est pas par égoïsme et repli sur soi, c’est parce que les contraintes organisationnelles posées par les grandes structures ne sont plus compatibles avec les agendas chaotiques de la vie contemporaine. Ainsi tous ces sites, chacun à leur manière, transposent à la philanthropie les enseignements du design d’engagement, à la croisée de chemins entre économie comportementale, « nudge » et expérience utilisateur de l’univers numérique.

Ce faisant, ce que l’on voit poindre ici c’est aussi une « ubérisation » des structures traditionnelles de la philanthropie, notamment les grandes associations caritatives très présentes dans le champ social en France. Déjà mises sous pression financière par la réduction des subventions publiques dont elles bénéficiaient traditionnellement, notamment de la part des collectivités territoriales, celles-ci vont désormais devoir se battre sur un autre front : démontrer la valeur ajoutée qu’elles apportent à leurs bénéficiaires comme à leur contributeurs au-delà de la simple mise en relation des uns avec les autres, qui pourra désormais aisément être court-circuitée par les plates-formes numériques.

 

Accélérateur d’engagement

Troisième et dernière remarque : l’existence de ces sites, tout spécialement des bourses d’échange de services comme Welp, crée une opportunité considérable non seulement de développement de l’entraide entre les personnes mais aussi de réinvention du service public sur le mode collaboratif. Parce qu’à partir du moment où cette « place de marché » existe, où il devient si facile de savoir qui a besoin de quoi, où l’identification de la demande va permettre de stimuler l’offre et vice versa, alors peuvent se greffer dessus de multiples mécanismes d’accélération de l’engagement :

- On peut imaginer que des établissements scolaires ou universitaires demandent à l’avenir à leurs étudiants, comme cela se pratique couramment dans les pays anglo-saxons, d’accomplir un certain nombre d’heures de bénévolat afin de valider leur diplôme – créant ainsi du jour au lendemain un surcroît d’offre de service.

- On pourrait aussi voir des entreprises s’emparer de ces outils à l’appui de leur politique de ressources humaines ou leur politique marketing. Par exemple, pour concourir à la fidélisation et à la motivation de leurs salariés, elles viendraient « bonifier » leur engagement bénévole, traçable sur les plates-formes, par un soutien financier aux associations qu’ils aideraient. Ou bien, pour cultiver leur image de marque auprès de leurs clients et prospects, certaines entreprises pourraient passer des partenariats avec telle ou telle plate-forme afin de catalyser l’engagement du public au profit de telle ou telle cause.

- Le service public, quant à lui, pourrait tirer parti de ces plates-formes pour faire appel à la participation des citoyens et organiser certaines de ses activités sur le mode de la co-production.

 

« Datanomics »: extraire la valeur des données issues des plates-formes d’engagement philanthropique

Au-delà de ces divers développements, ces plates-formes seront aussi de formidables moyens de fabriquer de la connaissance : les multiples inscriptions et transactions qui s’y feront permettront d’appréhender beaucoup plus finement que n’a jamais pu le faire aucun sondage ni aucune enquête administrative la nature et l’ampleur des offres et demandes d’entraide. Qui a besoin de quoi ? Qui s’engage pour quoi ? A quel moment, à quel endroit ou dans quelles circonstances ?

Charge ensuite aux acteurs concernés de s’emparer de ces données massives et d’en extraire la valeur pour leur propre action : les municipalités pourraient s’en servir pour caractériser la robustesse ou au contraire la fragilité du lien social dans tel quartier de leur territoire en regardant, par exemple, la densité des échanges au sein de ce sous-ensemble géographique ; les services publics pourraient y trouver des indices de la performance de tel ou tel de leurs établissements en observant la demande de services connexes (par exemple, y a-t-il une demande anormalement haute ou basse de soutien scolaire dans le périmètre de tel collège ?) ; des entreprises de services à la personne, pour leur part, pourraient analyser les données pour imaginer de nouvelles offres, prenant le relais dans l’économie marchande dès lors que le besoin de service dépasse la simple entraide que peuvent assurer des personnes dans une relation non-marchande.

Affaire à suivre, donc, en observant au cours des mois à venir le succès de ces différents sites.