Blog

24 août 2016

Grandeur et misère du modèle économique et social français en deux graphiques

Au cœur du mois de juillet, alors que beaucoup d’entre nous avaient peut-être déjà la tête en vacances, le McKinsey Global Institute a publié une remarquable étude dont le titre résume à lui seul tout le propos : « Poorer than their parents – Flat or falling incomes in advanced economies »

On y apprend principalement une chose : pour la première fois depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la population des pays développés, dans sa grande majorité (65 à 70% des ménages en moyenne), a vu ses revenus primaires, avant impôts et transferts, stagner ou baisser au cours de la décennie écoulée (2005-2014). A titre de comparaison, seuls 2% des ménages étaient dans ce cas au cours de la décennie précédente. Autant dire que le sentiment de progresser vers une vie meilleure et le rêve de voir ses enfants promis à un avenir plus prospère ont tout simplement disparu pour une majorité de la population.

Mais au-delà du tableau général, c’est la situation particulière de la France au regard des pays comparables qui m’a frappée – et tout spécialement deux traits caractéristiques, illustrés en deux graphiques, qui sonnent comme une sévère condamnation de notre modèle économique et social.

Le premier graphique nous montre à quel point, en France, la « distribution de la douleur » est inégale. Pour résumer trivialement le constat, dans notre pays, au cours de cette terrible décennie, les pauvres sont devenus encore plus pauvres, tandis que les riches devenaient plus riches et que les classes moyennes stagnaient. Ce n’est pas une fatalité. D’autres pays affichent des distributions très différentes : en Suède et au Royaume-Uni, les plus pauvres ont été préservés de la crise alors que les plus aisés souffraient ; en Italie, où la crise a été particulièrement sévère, tout le monde a beaucoup perdu, mais du moins sans privilège de traitement pour les plus fortunés ; quant aux Etats-Unis, gains et pertes y sont restés cantonnés dans de faibles proportions.

MGI - Real Household Market Income 2005-2014 - Country Comparison

MGI – Real Household Market Income 2005-2014 – Country Comparison

Premier constat, donc : notre modèle, plus que tout autre, concentre le risque « primaire », avant intervention de l’Etat providence, sur les plus vulnérables.

On pourrait s’en consoler, dans une certaine mesure, en pensant que précisément l’Etat providence est là pour corriger la situation ; et de fait, si 63% des ménages ont vu leur revenu primaire, avant impôts et transferts, stagner ou baisser, ils ne sont plus que 10% dans ce cas lorsqu’on regarde le revenu disponible après impôts et transferts. La protection sociale a donc bien joué son rôle.

Sauf que, là encore, les comparaisons sont cruelles. Si la France fait mieux que la moyenne, elle s’avère nettement moins efficace que les Etats-Unis, pourtant peu réputés pour leur Etat providence, pour amortir par l’impôt et la redistribution l’impact du risque économique primaire.

MGI - Real Household Income 2005-2014 - Before and after redistribution

MGI – Real Household Income 2005-2014 – Before and after redistribution

Autrement dit, notre gigantesque système de protection sociale fait à peine mieux que la moyenne, et nettement moins bien que son anti-modèle américain, au regard de l’objectif de protection contre les risques économiques.

Et si on regarde dans le détail la comparaison France – Etats-Unis, c’est encore moins flatteur. Le système américain parvient à inverser complètement les inégalités de distribution du risque, qui au demeurant étaient relativement faibles ab initio : ainsi, après impôts et redistribution, les pauvres ont relativement moins perdu que les riches. Pendant ce temps-là, le système français, marqué dès le début par des inégalités plus fortes d’exposition au risque, ne fait que les atténuer, sans les redresser complètement : au total, les plus pauvres perdent moins, après impôts et redistribution, que ce qu’ils auraient perdu sans intervention publique, mais ils perdent toujours beaucoup plus que les autres.

MGI - Real Household Income 2005-2014 - France US Comparison

MGI – Real Household Income 2005-2014 – France US Comparison

Un tel constat laisse pantois. Comment avons-nous pu, tout en clamant un idéal d’égalité et de solidarité, construire un système qui expose si sévèrement les plus vulnérables alors qu’il protège ceux qui sont d’ores et déjà les moins fragiles ? Et comment pouvons-nous encore croire que l’Etat providence parviendra à redresser un tel biais ?

Pour user d’une métaphore évidemment caricaturale mais du moins facile à comprendre, c’est comme si nous avions choisi la méthode du sapeur-camembert : d’abord creuser de grands trous, pour pouvoir ensuite prétendre les reboucher. Sauf que nous ne les rebouchons pas si bien que cela et qu’il serait, de toute façon, tellement plus avisé de commencer par ne pas les creuser !

Parce qu’en attendant, les conséquences politiques des phénomènes que traduisent ces graphiques sont sans appel : on voit bien où s’ancre le sentiment de divorce entre la France d’en haut et la France d’en bas ; on voit bien aussi que dans un monde de mobilité des personnes et des capitaux, l’idée de compenser par l’impôt et la redistribution une telle inégalité d’exposition au risque économique primaire est illusoire.

Il faut arrêter de creuser des trous : permettre aux moins qualifiés, aux plus jeunes, à toutes ces personnes qui peuplent le premier décile des graphiques ci-dessus, d’accéder plus facilement au marché du travail. Que ce soit par des mini-jobs à l’allemande, de la flexi-sécurité à la danoise, de l’auto-entrepreneuriat à l’américaine : quelles que soient leurs imperfections, toutes ces solutions valent mieux que l’impasse désastreuse dans laquelle nous nous complaisons.