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23 février 2013

Petite Poucette et l’intelligence collaborative

Le professeur Michel Serres a donné, il y a quelques semaines, une magnifique conférence à la Sorbonne à l’occasion du lancement de l’initiative d’excellence Paris Nouveaux Mondes du PRES HeSam.

Avec l’érudition et le talent oratoire qui le caractérisent, et en s’aidant du personnage de Petite Poucette, désormais bien connu de ses lecteurs (cette adolescente d’aujourd’hui, qui pourrait être sa petite-fille, immergée dans l’univers 2.0), Michel Serres a montré à quel point le numérique et l’internet bouleversent notre rapport au temps, à l’espace et aux autres, comme le fit autrefois l’invention de l’écriture puis de l’imprimerie ; à quel point aussi cette révolution technologique entraîne avec elle, de manière déjà visible ou encore en préfiguration, une remise en cause majeure de nos institutions, de nos pratiques de transmission des savoirs, et même de nos facultés cognitives.

Interrogé par le public tout spécialement sur ce dernier point, Michel Serres fit une réponse en forme de constat pour le passé et de profession de foi pour l’avenir. Il est quasiment certain, dit-il, que l’homme contemporain a perdu certaines de ses facultés cognitives anciennes : ainsi, fort probablement, les hommes de la tradition orale, les érudits d’avant l’invention de l’imprimerie, avaient une mémoire beaucoup plus développée que la nôtre, étant capables de retenir de tête de très longs textes que nous ne prenons plus la peine de mémoriser puisque nous pouvons les retrouver aisément dans nos bibliothèques. Mais cette perte de faculté de mémorisation a été plus que compensée par ce que nous avons gagné en échange : des capacités d’analyse, de raisonnement, d’abstraction et d’invention, rendues possibles par la disponibilité nouvelles de nos facultés, dorénavant déchargées de l’obligation de mémoire. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Saurons-nous développer des facultés nouvelles en remplacement de celles que la révolution numérique actuelle nous fait oublier peu ou prou (par exemple, la lecture suivie de longs textes plutôt que le butinage de brève en brève, ou encore la structuration du savoir selon de grandes architectures arborescentes plutôt que la pensée latérale par association d’idées) ? A cette inquiétude pour l’avenir, Michel Serres répondit par une formidable affirmation d’optimisme, de modestie et d’humour : « Pépé ne sait pas tout ! », renvoyant l’auditoire à une exigence de confiance et d’exploration constructive de l’avenir.

Je saisis cette injonction au vol pour risquer ici une hypothèse : je crois que la faculté que nos enfants développeront sur les ruines des canons classiques du savoir, ce sera l’intelligence collaborative, c’est-à-dire la capacité à combiner des morceaux épars de savoir et de compétences, disponibles ici ou là, en un tout qui ouvre de nouveaux horizons ou permet de nouveaux accomplissements. Et ce qui importera finalement, pour la résilience de nos sociétés, leur capacité à créer, s’adapter, relever les défis de l’époque, ce sera moins la performance cognitive individuelle (le Q.I. de chacun de leurs membres) que la performance cognitive collective (l’intelligence collaborative) – de la même manière qu’une colonie de fourmis ou une ruche d’abeilles manifestent une performance collective sans rapport avec les capacités individuelles de chaque membre de la colonie.

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Ce pari sur l’intelligence collaborative n’est pas nouveau. Il était déjà, dans les années 1970, au cœur des travaux d’Ilya Prigogine, qui transposait à l’organisation des sociétés humaines les principes d’interaction qui lui avaient valu le prix Nobel de chimie en 1977, comme de ceux de Murray Turoff, professeur d’informatique pionnier des computer mediated communication systems. Mais les circonstances rendent sa transposition dans la réalité plus crédible aujourd’hui.

D’abord parce que la nécessité de rassembler et coordonner des connaissances parcellaires est devenue un besoin criant dans un univers où d’une part les données sont de plus en plus abondantes, d’autre part les disciplines scientifiques (les grilles de lecture pour analyser ces données) se spécialisent de plus en plus. Je fais donc simplement l’hypothèse que la fonction crée l’organe : le besoin engendrera le développement des capacités de nature à y répondre.

Ensuite parce que l’on voit d’ores et déjà des exemples frappants de mobilisation de « l’intelligence de la foule » pour résoudre des défis intellectuels complexes. Un cas emblématique à ce titre est celui de FoldIt : alors que des chercheurs en biochimie de l’université de Washington s’efforçaient depuis des années, sans succès, de modéliser la manière dont des chaînes de molécules se plient sur elles-mêmes pour former des protéines stables, leurs collègues informaticiens de la même université ont développé un jeu vidéo sur lequel les internautes étaient invités à jouer pour trouver la meilleure manière de plier une chaîne. Grâce à quoi, par les essais et erreurs de milliers de joueurs, le problème a été résolu.

Enfin parce que, fortes de ces prémisses et de la conviction qu’il faut aller plus loin, des équipes de recherche en sciences cognitives sont désormais au travail pour mieux comprendre les ressorts de cette intelligence collaborative, les modéliser et nous apprendre, à nous tous, à acquérir les capacités requises pour participer à cette aventure commune.

Ce qui s’esquisse d’ores et déjà, c’est que l’intelligence collaborative sera une intelligence « assistée par ordinateur », c’est-à-dire qui s’aidera des algorithmes de l’intelligence artificielle pour mettre en rapport des éléments pertinents de la réflexion. Dès lors, un enjeu majeur résidera dans la gestion des interfaces entre intelligence humaine et intelligence artificielle : de quelle manière chacun d’entre nous pourra donner et prendre, alimenter le « cerveau global » (selon la terminologie du MIT) et, en retour, le mobiliser pour un objectif personnel. Un pour tous, tous pour un – en quelque sorte.

Dans le sens « un pour tous », une révolution culturelle majeure sera d’acter le fait qu’une connaissance, ou simplement une donnée, a plus de valeur si elle est partagée que si elle est gardée confidentielle. Sur le plan pratique, il faudra ensuite apprendre à chacun comment il peut rendre ses connaissances, ses intuitions, ses réflexions accessibles et partageables : autrement dit, lui apporter les rudiments du méta-langage indispensable au fonctionnement du web sémantique.

Dans le sens « tous pour un », une compétence encore embryonnaire mais qui deviendra essentielle dans un tel contexte consistera à savoir structurer au mieux des dispositifs de nature à susciter et recueillir la contribution des autres : comment poser une question de manière à générer le plus grand nombre (ou la plus grande variété, ou la plus grande richesse) de réponses ? Comment décomposer un problème complexe en une série de sous-problèmes plus simples auxquels des tiers puissent suggérer des solutions ? Comment assurer que des bribes de savoir éparpillées, des analyses menées de manière non-coordonnées s’enrichissent plutôt que de s’annuler ?

Si mon hypothèse de départ est juste, si l’intelligence collaborative est effectivement appelée à jouer un rôle majeur dans l’avenir, c’est bien cela que les écoles devraient désormais s’attacher à enseigner : une compétence hybride, empruntant à la fois à la logique, à la sociologie des organisations, à l’épistémologie et à la psychologie.

Et c’est effectivement sur ces sujets que travaillent aujourd’hui, de manière très prometteuse, les chercheurs du Centre for Collective Intelligence du MIT.