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21 mai 2014

Service public 2.0 : l’extension du domaine de la lutte

Une fois que l’on a été sensibilisé au sujet, il ne se passe pas de semaine sans que l’on ne remarque dans l’actualité l’annonce de nouvelles initiatives témoignant de l’application de modèles collaboratifs à l’exécution du service public ou, plus largement, à la production du bien commun, à la prestation de services d’intérêt général.

Pour documenter cette effervescence, contribuer à la diffusion de pratiques innovantes, voire susciter – par transposition et recombinaison – de nouvelles idées, je me propose de relater ici, périodiquement, quelques exemples. En voici trois.

Le don de jours de congé entre salariés

Le 9 mai 2014 a été publiée au journal officiel une loi, issue d’une proposition déposée en juillet 2011 par le député de la Loire Paul Salen, permettant le don de jours de congés à un salarié parent d’un enfant gravement malade. L’essentiel du dispositif tient dans l’article suivant :

« Un salarié peut, sur sa demande et en accord avec l’employeur, renoncer anonymement et sans contrepartie à tout ou partie de ses jours de repos non pris, qu’ils aient été affectés ou non sur un compte épargne temps, au bénéfice d’un autre salarié de l’entreprise qui assume la charge d’un enfant âgé de moins de vingt ans atteint d’une maladie, d’un handicap ou victime d’un accident d’une particulière gravité rendant indispensables une présence soutenue et des soins contraignants. (…)

Le salarié bénéficiaire d’un ou plusieurs jours cédés en application du premier alinéa bénéficie du maintien de sa rémunération pendant sa période d’absence. »

Cet aménagement législatif est né d’un cas réel : celui d’un salarié de l’entreprise Badoit, à Saint-Galmier, dont le fils âgé de 11 ans était atteint d’un cancer du foie qui a conduit, quelques mois plus tard, à son décès. De manière à pouvoir accompagner son fils dans cette épreuve, le père s’est mis en arrêt de travail – arrêt de travail dont l’indemnisation s’est trouvée bientôt contestée par la Sécurité sociale puisque sans fondement juridique. Touchés par sa situation, ses collègues se sont cotisés pour lui offrir, avec l’accord de l’entreprise, 170 jours de RTT prélevés sur leurs propres droits, afin que son absence puisse être considérée comme un congé rémunéré. La loi du 9 mai 2014 vient créer un cadre légal pour encadrer et sécuriser juridiquement de telles manifestations de solidarité.

Les arguments échangés lors des débats parlementaires montrent bien la diversité des points de vue en présence : les uns se sont félicités d’un dispositif favorisant l’expression de la générosité des personnes ; les autres s’y sont opposés en estimant que la solidarité doit être nationale, organisée par l’Etat afin d’assurer qu’elle soit égale pour tous, incarnée dans des droits afin que ses bénéficiaires soient émancipés de tout ce qui pourrait apparaître comme un appel à la charité.

Les propos du représentant du gouvernement, François Rebsamen, ministre du travail, de l’emploi et du dialogue social, en ouverture du débat au Sénat illustrent cette préférence pour le bien public administré par l’Etat : « Je ne trouve pas souhaitable que la solidarité résulte de l’assemblage de dons individuels, de jours de congés en l’occurrence ; elle est d’abord collective et mutualisée : c’est la seule qui ne soit pas aléatoire. Si l’on y réfléchit plus avant, la mise en œuvre concrète de ce genre de dons serait nécessairement imparfaite et risquerait d’être inégale entre salariés, selon le mode d’aménagement du temps de travail (…), les durées différentes des congés, la taille de l’entreprise ou le pouvoir décisionnaire de l’employeur. » Ou encore « Légiférer pour instaurer un don de congés individuel revient, je le dis comme je le ressens, à renoncer à un choix collectif de solidarité qui fonde notre société et, au-delà, les valeurs de la gauche, pour le remplacer par une somme de choix individuels qui, aussi généreux soient-ils, restent individuels et ne sauraient constituer les fondements de notre vie en commun. »

En dépit de ce propos réservé, le gouvernement n’a pas donné de consigne de vote à sa majorité et s’en est remis, selon ses propres termes, à la sagesse des parlementaires – lesquels ont voté la loi. Mais on voit bien apparaître ici l’enjeu de la mutation du service public 1.0 vers le service public 2.0: notre vie collective repose-t-elle d’abord sur la solidarité organisée par l’Etat ou sur la générosité des personnes, sur le bien public défini et dispensé par l’administration ou sur la fabrication, par nous tous, de liens d’entraide ?

 

Un partenariat entre une école brésilienne et des retraités américains pour faciliter l’apprentissage de l’anglais

CNA, un important réseau brésilien d’écoles de langue, comptant plus de 570 centres de formation dans tout le pays, enseignant principalement l’anglais et l’espagnol, a récemment inauguré sous le nom de « Speaking Exchange » un partenariat entre l’une de ses écoles, située à Sao Paulo, et une maison de retraite américaine, Windsor Park, à Chicago, afin d’offrir aux étudiants brésiliens, via des conversations par Skype, la possibilité de pratiquer la langue anglaise.

Une plate-forme informatique a été développée, qui met en relation les étudiants désireux de s’exercer et les retraités disponibles pour des conversations dont le démarrage est guidé par quelques questions, afin de faciliter les premiers échanges, poursuivis ensuite librement au gré des centres d’intérêt des deux interlocuteurs. Les conversations sont enregistrées, puis écoutées par les professeurs qui peuvent ainsi corriger les erreurs des étudiants et leur donner des conseils ou exercices ciblés pour progresser.

Le projet est en phase d’expérimentation, mais CNA appelle d’ores et déjà les centres de formation volontaires dans son réseau, ainsi que les communautés anglophones intéressées – à l’instar des retraités de Chicago – à s’inscrire pour un déploiement plus vaste du dispositif.

Plusieurs aspects de ce projet sont particulièrement emblématiques du modèle collaboratif :

  •  D’une part l’analyse de la chaîne de valeur du service concerné (en l’occurrence l’enseignement de la langue anglaise) pour en distinguer les parties susceptibles d’être déléguées à des non-professionnels (ici la pratique de la conversation, permettant à chaque étudiant de s’exercer bien plus largement que ce que le temps limité des leçons et le nombre d’élèves par classe autorisent) par opposition aux parties essentielles, qui doivent rester entre les mains des professionnels pour garantir la qualité du service (en l’occurrence, l’apprentissage de la grammaire ou du vocabulaire, la passation des examens, etc) ;
  • D’autre part la mobilisation de ressources inexploitées, au cas d’espèce le temps libre et la maîtrise de leur langue maternelle par les retraités américains participant à l’opération, qui y trouvent quant à eux la gratification d’occuper leur temps utilement, de rompre leur isolement et de découvrir la culture et les préoccupations d’une génération et d’un pays différents ;
  • Enfin l’ingénierie de plate-forme, qui outille les uns et les autres avec un dispositif prêt à l’emploi, facilitant leur implication, et susceptible d’être déployé à grande échelle pour accueillir, au fur et à mesure, d’autres participants.

 

Mobiliser les randonneurs pour documenter la restauration environnementale après une catastrophe

L’histoire se passe cette fois aux Etats-Unis, en Californie près de San Francisco. Le parc national Mount Diablo, espace naturel protégé, a été dévasté en septembre 2013 par un incendie qui a détruit plus de 1 500 hectares de forêt. Depuis lors, la végétation reprend peu à peu. Pour des raisons tant d’observation scientifique que de gestion du parc, il y a un fort enjeu de surveillance de la restauration environnementale.

A cette fin, les responsables du parc ont eu l’idée de disposer, à certains endroits clefs le long des chemins de randonnée, des panneaux incitant les promeneurs à photographier le panorama situé devant eux, en suivant un protocole bien défini (positionner leur appareil dans un cadre précis, découpé sur le panneau ; n’utiliser ni zoom ni filtre), et à poster leurs photos sur Twitter en les indexant par un hashtag permettant de signaler le lieu de prise de vue. Les scientifiques disposeront ainsi d’une collection de clichés pris à différentes dates, témoignant jour après jour de la reconstitution de la faune et de la flore après la catastrophe.

Photo Mount Diablo

 

Il s’agit là d’un exemple typique de science participative, où l’on retrouve les ingrédients de base des modèles collaboratifs : la mobilisation de la bonne volonté de tout un chacun ; la création d’un protocole de nature à assurer la qualité et l’homogénéité des contributions (en l’occurrence le cadrage des photos) ; enfin la séparation des tâches susceptibles d’être distribuées au public (la collecte des données brutes, sous la forme de prises de vues) et des tâches qui doivent rester du domaine des spécialistes (l’analyse et l’interprétation scientifique des données).

 

A bientôt pour de nouveaux exemples !